Traditions linguistiques médiévalesResponsable : Irène Rosier-Catach, Membres : Anne Grondeux, Frédéric Goubier, Doctorants : Elsa Marguin, Izumi Sekizawa, Cyril de Pins
Durant la période 2005-2008, le travail de notre groupe va s'orienter dans des directions nouvelles, tout en consolidant les acquis déjà obtenus dans les années précédentes. Le projet Glosulae mis sur place en juillet 2004, rassemble des chercheurs de tous les continents, qui travaillent ensemble par l'intermédiaire d'un site WEB, ce qui permet de mettre ensemble des résultats et surtout, de diffuser des travaux et transcriptions de textes encore inédits, permettant à des nouveaux chercheurs, notamment des étudiants, de s'y associer. Les bases mises en place à travers des publications régulières, mais réalisées à l'occasion de publications dispersées, vont aboutir à la rédaction de travaux de synthèse. C'est le cas pour le répertoire des figures réalisé par Anne Grondeux, des domaines nouveaux explorés à l'occasion de travaux de doctorats. Notre participation au gros projet SOPHISMATA de l'Université de Genève, constituera un plan important de nos travaux, permettant d'intégrer en une base de données informatisées les " sophismes " (exemples problématiques) logiques et grammaticaux, dont nous réalisons l'édition. D'autre part, nous seront très attentifs à la diffusion du savoir au-delà d'une communauté spécialisée, en particulier par la réalisation de traductions, dotées de larges commentaires explicatifs, de textes linguistiques clefs de notre période ; ce sera le cas du De Signis de Roger Bacon et du De vulgari Eloquentia de Dante. Sur le plan de la synthèse également, la révision du Lexicon Grammaticorum, dont nous coordonnons la partie médiévale, est en cours, occasion d'une mise à jour des connaissances dans notre domaine, ainsi que de l'établissement du répertoire des sources disponibles sur Internet. Les coopérations internationales multiples, que nous avons toujours cherché à développer, et qui ont souvent été bénéfiques pour les étudiants que nous encadrions, se verront encore renforcées.
- Les sophismes grammaticaux et logiques
Irène Rosier-Catach et Anne Grondeux ont achevé l'édition de la Sophistria de Robertus Anglicus, somme de s sophismes contenus dans huit manuscrits, de la deuxième moitié du XIIIe siècle. Elles poursuivront ce travail d'édition par l'édition d'autres collections de sophismes grammaticaux inédits.
Le projet " Sophismata ", dirigé par Alain de Libera, sera clot en décembre 2004. Sten Ebbesen et Frédéric Goubier achèvent leur catalogue des Sophismata, et Frédéric Goubier prépare, avec Leone Grazziero, de Genève, les Actes de la table-ronde sur ce thème qui s'est déroulée en juin 2003 dans le cadre du projet. http://www.unige.ch/lettres/philo/sophismata/index.html
- Jean de Garlande
Elsa Marguin prépare une thèse sur ce grammairien du début du XIIIe siècle, très représentatif de la période pré-universitaire. Après avoir édité l'Ars lectoria Ecclesie (paru en 2004 chez Brepols), l'étude doctorale se porte sur les traités grammaticaux, avec l'édition du traité anonyme Clavis Compendie. Le travail a déjà eu comme résultat de montrer que Jean de Garlande constituait un maillon essentiel entre les grammaires du XIIe siècle (le traité nommé Absoluta) et les grammaires produites à l'Université, particulièrement par le maître anglais Roger Bacon (ce qui suggère l'hypothèse d'un courant anglais à Paris). Un certain nombre de thèmes " intentionalistes ", sur les actes de langage, l'interjection ou l'analyse des figures se trouvent déjà chez Jean de Garlande, ce qui contribue à remettre en cause la rupture assumée plus que démontrée entre production grammaticale pré- et post-universitaire.
- Glossaire hébreu-latin
·Ce projet de recherche porte sur un manuscrit trilingue hébreu-latin-ancien français découvert récemment dans une collection privée du Marquis de Bath. Le dictionnaire est conservé dans un manuscrit unique, probablement originaire de l'Angleterre du XIIIe siècle. Son intérêt principal tient à ce qu'il est l'uvre d'un chrétien, dont on pensait jusqu'à maintenant qu'il n'avait pas élaboré de dictionnaire de la langue hébraïque. Cette singularité en fait un document exceptionnel pour la connaissance des liens intellectuels entre juifs et chrétiens au Moyen Age, ainsi que pour l'approfondissement des traditions lexicographiques juive et chrétienne. Ce travail, assuré par un groupe de travail coordonné à l'IRHT par J. Olszowy-Schlanger, et auquel participe Anne Grondeux, a fait l'objet d'une table-ronde en automne 2004, qui donnera lieu à une publication collective.
- Les commentaires Modistes fin XIIIe et XIVe siècle
Izumi Sekizawa prépare une thèse sur Les commentaires sur les Modistes de la fin du XIIIe siècle et du XIVe siècle, sous la direction d'I. R.-C.. Si les grands traités de grammaire spéculative des Modistes, les traités des Danois (Martin, Jean, Simon et Boèce de Dacie), et les autres (Michel de Marbais, Raoul le Breton, Thomas d'Erfurt) bénéficient d'éditions modernes, et ont fait l'objet d'importantes études, ce n'est pas le cas des commentaires qu'ont suscités ces Modistes, qui attestent pourtant de la diffusion de cette doctrine, que ce soit en Italie ou en Europe d'Est. La confrontation du modisme avec le nominalisme développé à Oxford (Guillaume d'Occam) ou à Paris (Buridan) est très mal connue. Izumi Sekizawa consacre sa thèse à l'étude de cette diffusion du modisme, ce qui nécessite l'étude de nombreux traités inédits, dispersés dans les bibliothèques européennes, en particulier les commentaires sur Martin de Dacie, Michel de Marbais et Thomas d'Erfurt.
- Les figures
Dans le prolongement de la communication présentée au colloque de Lyon (Bilinguisme et terminologie grammaticale gréco-latine), Anne Grondeux s'intéressera à la tradition des très nombreuses figures, absentes de la tradition artigraphique antique mais recensées par les grammairiens, lexicographes et encyclopédistes médiévaux, en les resituant dans les courants tardo-antiques de réflexion sur le langage dans lesquels elles s'inscrivent. La terminologie grammaticale de l'Antiquité tardive et du Moyen Age foisonne en effet de termes exotiques dont le sens pose souvent problème. Un répertoire en constitution visera à les regrouper et l'on tentera en particulier de faire apparaître les origines de cette terminologie, les relais qui ont permis sa diffusion, mais aussi les motivations de l'engouement qu'elle a pu susciter, les milieux intellectuels qui l'ont mise en uvre et les réseaux de pensée qui ont assuré sa promotion, où l'exégèse biblique paraît avoir joué un rôle central.
Achèvement de la traduction du De signis de Roger Bacon, publication prévue chez Vrin, dans la collection "Sic et non" (Sous la direction d'Irène Rosier-Catach, avec Joël Biard, Laurent Cesalli, Anne Grondeux, Alain de Libera).
Plusieurs questions théologiques, en ce qu'elles intéressent les arts du langage, sont étudiées, notamment en liaison avec la lecture du De vulgari eloquentia de Dante. Dans cette perspective, nous avons étudié la locutio angelica, à travers les analyses des grands théologiens (Alexandre de Halès, Albert le Grand, Bonaventure, Thomas d'Aquin, Gilles de Rome, Duns Scot), ce qui à fait l'objet de deux communications à des colloques d'Irène Rosier-Catach et d'une publication (sous presse). Dans cette même perspective nous avons également étudié les commentaires sur la Genèse d'une part sur l'imposition des noms, d'autre part sur la division des langues avec Babel.
- Abélard et les grammairiens
Les différentes études menées sur Abélard et les grammairiens seront reprises pour être synthétisées en un volume, à paraître chez Vrin, dans lequel sera édité un choix de textes grammaticaux anonymes, qui attestent de la circulation qui existe à l'époque entre logique et grammaire. C'est de cette circulation, fondée sur la confrontation entre Priscien et Boèce, que naissent des réflexions nouvelles, et qui resteront durablement dans l'histoire de la logique, telles que les théories de la prédication (inhérence/identité), les analyses de la copule (le terme lui-même est une invention de l'époque), etc.
- Abélard et les Glosulae
Nous avons déposé un projet dans le cadre d'un appel d'offre sur L'histoire des savoirs, et ce projet a été retenu et il a obtenu un financement pour 3 ans (à partir de juillet 2004) http://www.cnrs.fr/DEP/prg/Hist.Savoirs/projets2004_selec/projets2004_selec.htm. Nous souhaitons étudier la période précédant Abélard, en tenant compte non seulement des principales innovations doctrinales, mais aussi du contexte historique, pédagogique (développement des écoles urbaines), disciplinaire, etc. Ce projet fera appel aux spécialistes du domaine. Une première table-ronde se tiendra les 14-15-16 février 2005, consacré en particulier aux Glosulae in Priscianum (voir ci-dessous) et à Guillaume de Champeaux. Avec l'assistance d'Izumi Sekizawa, doctorant dans notre équipe, nous avons mis en place un site WEB qui permet aux participants au projet de travailler ensemble.
http://glosulae.sakudo.com
Sur ce site sont proposés divers matériaux : (1) des textes inédits (de grammaire, de dialectique) ; (2) une bibliographie et un catalogue des manuscrits des uvres de logique et de grammaire, avec les travaux auxquels ils ont donné lieu ; (3) des articles publiés ou sous-presse. Chacun de ces items peut être 'posté' directement par les membres du groupe, et ceux-ci peuvent les commenter librement.
Les travaux d'I. Rosier-Catach ont montré, après d'autres, l'importance des Glosulae dans l'élaboration de la pensée d'Abélard. Mais cet imposant commentaire sur Priscien, dont la première version remonte à 1080, mérite une étude à part entière. On y trouve des discussions tout à fait nouvelles, et donc l'influence sera durable : c'est à ces Glosulae que revient le mérite d'avoir distingué entre signification et référence (nominatio), d'avoir introduit les deux théories de la prédication (identité et inhérence), d'avoir réfléchi sur le verbe substantif comme copule, etc. Nous coordonnons le travail de plusieurs doctorants ou chercheurs qui travaillent de façon séparée à l'édition de sections des Glosulae (Eleonora Lorenzetti, Université La Sapienza, Rome, Margareta Fredborg, Copenhague).
Dans son niveau secondaire, le latin s'enseigne essentiellement à l'aide de deux manuels, le Doctrinale et le Graecismus, complétés par la lecture commentée de l'Alexandréide. Anne Grondeux s'attachera donc à retisser les liens qui unissent ces trois uvres : quand on compare en effet les gloses des différents manuscrits éditées par Colker à la suite du texte (mss. du XIIe et du XIIIe siècle), on est frappé par la proximité très forte qui existe entre le vocabulaire de l'Alexandréide et la matière du Graecismus, en particulier dans son chapitre sur la mythologie. D'autre part, des vers du Graecismus servent fréquemment d'illustration à une glose de l'Alexandréide, et dans l'autre sens, des vers de l'Alexandréide servent à illustrer des figures traitées dans le Graecismus. Ce courant d'emprunt permanent entre les deux uvres n'a rien de très surprenant, puisque Donat illustrait sa grammaire par des vers de l'Éneide et que l'Alexandréide est l'Énéide médiévale, mais cette circulation des gloses, des vers mnémotechniques et des exemples mérite d'être étudiée plus longuement. On devra aussi collecter les mentions fournies par les catalogues de bibliothèques médiévales et les statuts universitaires (en 1306 par exemple, la Faculté de grammaire de Toulouse associe explicitement dans l'enseignement le Graecismus à l'Alexandréide), sans oublier les regroupements opérés dans les manuscrits eux-mêmes, pour avoir une vision un peu plus complète du rôle du poème de Gautier de Châtillon dans le monde des écoles.
Ces textes sont enseignés et glosés par des maîtres qui ont parfois laissé leur nom dans leurs commentaires : ces mentions constituent de précieux renseignements pour tenter de reconstituer les filières d'évolution des gloses, et pour cerner les moments où s'introduisent des innovations, liées à l'évolution de la spéculation grammaticale à la Faculté des Arts. Anne Grondeux a donc entrepris de rassembler systématiquement les mentions de commentateurs du Doctrinale, afin de compléter le travail déjà achevé pour le Graecismus. Cette base de données débouchera sur la publication de notices consacrées aux enseignants du Doctrinale, et devrait permettre de mieux estimer la translatio studiorum des XIVe-XVe siècles, le grand déplacement des études vers l'Est de l'Europe (Allemagne, Bohème, Pologne, etc.).
Poursuite et achèvement de la traduction du De vulgari Eloquentia, par Ruedi Imbach et Irène Rosier-Catach (qui assurent ensemble, pour la troisièmeannée, un séminaire à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes, 5e section) . La traduction s'accompagnera d'un commentaire bref, mais également d'un dossier de textes traduits permettant d'éclairer le contenu du De vulgari. Ce traité est d'une grande importance, dans la mesure où les idées linguistiques et poétiques de Dante sont indissociables : il ne s'agit de rien moins pour lui que de faire la théorie du vulgaire illustre, parler d'un genre nouveau, échappant à la rigidité de la langue savante, mais aussi à la labilité et à l'infinie divisibilité de la langue maternelle, qui a en même temps l'universalité de la première " à travers les temps et les lieux " et la richesse et la liberté de la seconde.
Cyril de Pins commence sous la direction d'Irène Rosier-Catach une thèse sur les réflexions des médiévaux sur les langues vernaculaires, en relation avec des traditions poétiques notamment. Dans cette perspective, il va étudier d'une part la tradition islandaise (il a déjà consacré deux mémoires de DEA à la traduction du prologue de l'Edda de Snori, et à celle du premier traité de phonétique), d'autre part la tradition méridionale (Leys d'Amors, Razos de trobar, etc.).