logo du labo hel

Les dossiers d'

HISTOIRE
ÉPISTÉMOLOGIE
LANGAGE


Les Dossiers HEL
hel:dossiers:numero1:texte3

Herméneutique ou poétique de la traduction? A propos des traductions de Humboldt analysées par Henri Meschonnic.

Si l'on passe de l'autre côté du langage, c'est-à-dire de Humboldt traducteur à Humboldt traduit, on retrouve les mêmes problèmes, dans une perspective différente et à bien des égards complémentaires. La langue n'est-elle pas en effet pour Humboldt non seulement ce que l'on parle mais aussi ce qui se sédimente et est repris de diverses façons?
L'étude que Henri Meschonnic a consacrée aux traductions françaises du texte de Humboldt sur l'écriture de l'histoire, Über die Aufgabe des Geschichtschreiber (1821), est non seulement une méditation exigeante sur la traduction de textes de “philosophie”, mais aussi et du même coup une lecture forte de Humboldt à travers le filtre de ses traductions (“Poétique d'un texte de philosophe et de ses traductions : Humboldt, sur la tâche de l'écrivain de l'histoire”, in Les Tours de babel, 1985, pp. 181-229).
Ce texte associe une grande attention aux différents aspects de la langue et surtout du discours humboldtien (au sens de sa profération individuelle) à une réflexion serrée sur les enjeux et la portée de l'acte de traduire -deux dimensions qui sont très souvent dissociées dans la littérature sur la traduction. Dans la mesure où Humboldt lie intimement langage, histoire et littérature, comme le fait Henri Meschonnic dans son propre travail, il y a entre les deux comme une harmonie et une solidarité. Des livres aussi divers que Modernité, modernité (Lagrasse, 1988, sp. p. 32-33) ou Des mots et des mondes (Paris, 1991) sont profondément humboldtiens. C'est aussi le cas des textes où celui-ci est à peine cité. Sans prétendre résumer ici la recherche de Henri Meschonnic, il me suffit de souligner qu'il développe l'idée d'une détermination mutuelle du sujet, du langage et de l'histoire, appréhendées à travers une redéfinition du rythme et du poétique. A l'approche dualiste du langage centrée sur le signe, il oppose le rythme, un continu qui relie le poétique et le théorique dans le même travail du langage qui est avant tout discours, subjectivation.
La tâche assignée dès lors au traducteur est de retrouver “le mince fil du discours” (Modernité, modernité, p. 33), la parole parlante, plutôt que la langue, le système des équivalences, qui manque l'essentiel. La pensée en acte, dans le moment de sa formation/formulation, est indissociable d'une transformation inventrice du langage -et c'est bien ce qu'il s'agit de rendre dans la traduction. Cela suppose donc que l'on suive avec le plus grand respect le mouvement même du texte primitif, et en particulier son rythme, y compris dans un texte de prose et même dans un texte de prose “philosophique”. La part d'invention, la subjectivation du langage dans le discours qui est aussi bien le devenir langage du sujet légitime à ses yeux le projet d'une poétique de la traduction. Comme l'écrit Henri Meschonnic, il s'agit d'un “essai de saisir un travail du concept dans et par son écriture” (“ Poétique d'un texte philosophique ”, 1985, p. 217), de la “tentative de montrer la poétique jusque dans un texte philosophique” (p. 186).
Pas n'importe quel texte, cependant. L'analyse des traductions suppose une certaine compréhension de Humboldt : “Son texte fait à la fois la pratique et la théorie de sa propre poétique : la tension et la tenue des rapports entre la théorie du langage-discours et celle de l'histoire” (p. 191). Il reste donc au traducteur à “reconnaître cette poétique”, et principalement, comme le montre le détail de l'analyse, à ne pas lui substituer une rhétorique, c'est-à-dire un système d'équivalents particuliers qui relèvent d'un code (culturel, idéologique, de mode, ou structurel). En postulant une poétique des textes philosophiques, et en montrant sa présence chez Humboldt, Meschonnic renvoie le travail du concept à “une poétique qui lui est propre” (p. 217-218), qu'il oppose à une “rhétorique de la langue” où justement ce travail serait recouvert dans la normalité d'usages et de modes de dire communs. Le sens du texte philosophique échappe si l'on omet la transformation poétique de la langue par la pensée innovante. Sans poétique, la traduction risque de négliger le travail philosophique lui-même, la pensée à l'úuvre dans le langage.
Concrètement, les analyses des traductions de Pierre Caussat (“La tâche de l'historien”, in W. von Humboldt, Introduction à l'úuvre sur le kavi et autres essais, Paris, Seuil, 1974, pp. 33-63) et de Annette Disselkamp et André Laks (G. de Humboldt, La tâche de l'historien, Villeneuve d'Ascq, Presses Universitaires de Lille, 1985) font bien ressortir en effet l'opposition entre une traduction qui privilégie les éléments lexicaux, au besoin utilisés comme une terminologie, et la dimension progressive-régressive du rythme de la phrase. C'est bien par ce rythme ou la “poétique du texte” (p. 222) que s'effectue l'implication mutuelle du système (de la langue) et de l'événement (du discours). Quand on néglige le rythme, on tend à n'avoir plus que des structures sans discours, sans histoire, sans sujet. La moindre omission, comme celle des opérateurs, par exemple, qui confèrent au texte son rythme logique, contribue à “détextualiser le texte” (p. 205). Des actualisations et des modernisations (chez P. Caussat) ne sont que des effets de rhétorisation qui contribuent à la dépoétisation et à la désécriture de Humboldt.
Henri Meschonnic pose ici pour la traduction de textes philosophiques et en particulier de ceux de Humboldt des exigences élevées, autant difficiles que nécessaires. Pour autant, le projet légitime d'une “poétique des textes philosophiques” me semble devoir être complété par une opération herméneutique et critique dont elle ne peut faire l'économie. Henri Meschonnic entend sans doute conférer à la poétique l'ensemble de ces fonctions, ressaisies dans leur mouvement unitaire, ce que les disciplines traditionnelles du sens, la philologie et l'herméneutique en particulier, échouent selon lui à accomplir. En effet, elles resteraient prises, comme la rhétorique, dans la logique binaire du signe, opposant indéfiniment par exemple l'esprit et la lettre, le fond et la forme, le signifié et le signifiant. La question est de savoir dans quelle mesure la poétique ainsi élargie est à même d'assumer les tâches critiques et réflexives appelées par l'interprétation.

Il se trouve que la question d'une poétique de l'écriture n'est pas vaine pour Humboldt qui a construit son úuvre théorique sur le refoulement d'une carrière poétique abandonnée (qui remplit cependant un volume des úuvres complètes, et dont la traduction d'Eschyle n'est elle aussi qu'une poursuite par d'autres moyens). A côté de Goethe et Schiller, il a bientôt compris qu'il ne faisait pas le poids! On peut même interpréter le fait de se tourner vers le langage, après une exploration approfondie des domaines de la politique, l'esthétique, la philologie et l'anthropologie, comme une tentative de médiation personnelle entre une aspiration poétique contrariée et un désir de comprendre le monde humain. Sa grande attention au rythme propre de la métrique grecque, dont la reconstitution fut en elle-même une croix philologique (que l'on crut surmontée avec la publication du De metris de Gottfried Hermann en 1799), atteste bien que sa traduction des tragiques n'est pas une traduction du sens seul, mais prend en compte la forme linguistique dans son travail et son autonomie. La particularité de l'écriture humboldtienne, même lorsqu'il s'engage dans des questions directement théoriques, est précisément qu'il donne cette impression d'inventer sa pensée à mesure qu'il l'écrit, sans se sentir tenu par aucune terminologie fixe ou cadre préconçu. Il y a donc bien un travail original, où la pensée se constitue à mesure qu'elle prend forme dans la langue.
Cependant, si l'approche poétique de Henri Meschonnic entend respecter la spécificité de l'écriture délibérément non terminologique de Humboldt ainsi que l'invention progressive de son discours, on peut s'interroger sur les limites d'une poétique de la traduction des textes philosophiques. S'il y a sans doute une part de poétique du moment qu'il y a du langage naturel -et dans toute philosophie il y en a-, peut-on dire que c'est le poétique qui doit commander les impératifs d'une traduction philosophique? La dimension de la formalisation, quand même on démontre aisément les échecs de ses prétentions, dégage néanmoins un espace argumentatif de nature différente relativement autonome par rapport à la poéticité du texte philosophique. Si une poétique du texte hégélien promet d'enrichir l'analyse de le pensée hégélienne elle-même, car il y a par exemple certaines analogies intéressantes et revendiquées entre le rythme et la proposition spéculative, qu'en sera-t-il d'Aristote? de Fichte? etc. Non que leur textualité n'offre matière à des analyses de ce type, mais l'ambition du texte philosophique est aussi de valoir au-delà de son inscription singulière, et de constituer un ordre du discours propre, celui de l'argumentation. Or, la lecture, la compréhension et la traduction du texte philosophique se doit de prendre en charge cette ambition d'universalité. Non que ces textes soient d'une autre nature ou d'une autre dignité : ils se constituent par l'usage de codes et de formalismes qui ne sont pas seulement des obstacles à la manifestation du sens individuel, mais bien des indispensables auxiliaires de leur visée d'universalité, laquelle ne s'accomplit toutefois jamais au point de se passer ou de feindre se passer du “fil du discours”.
Autrement dit, le cas de Humboldt est peut-être trop beau, et appelle sa relativisation. Bien sûr, traduire Kant suppose de sentir certains développements et enveloppements propres à sa langue, mais ne faut-il pas être un peu prosaïque et privilégier la logique des idées sur le respect du rythme? Le fonctionnement trop systématique d'un index philosophique respectant l'équivalence entre les termes originaux et les termes de la langue traduisante est un raidissement plutôt qu'une démonstration de la rigueur de la traduction. Une telle formalisation fait l'économie d'une approche herméneutique (et donc circonstanciée) des occurrences. Mais il y a des effets argumentatifs et une certaine puissance de la syntaxe qui s'émancipe aussi relativement de l'ordre poétique du langage naturel où joue le rythme. Avec la formalisation aristotélicienne de la logique, on obtient la possibilité d'une écriture philosophique qui opère au niveau logique de ses raisonnements, niveau qui transcende le niveau rythmique (et qui est, bien sûr, également transcendé par lui).
Dans tous les cas, l'analyse et la compréhension du texte est préalable à sa restitution. Elle instaure une coupure dans le mimétisme poétique qui bien souvent n'est qu'une ignorance de la différence des caractères des langues. Or le caractère est précisément, pour Humboldt, la marque de leur historicité continuée. L'illusion de la traduction mimétique, portée par une approche exclusivement esthétique, est mise à mal dans le cas des textes philosophiques. Non que la nécessité d'une poétique de la traduction disparaisse en ce cas, mais elle ne saurait précéder l'interprétation.
Du reste, les analyses de Henri Meschonnic présupposent bien une interprétation préalable. Si la compréhension se fait dans la langue, ce n'est pas la traduction effective qui en délivre les effets de sens, mais l'interprétation. En l'occurrence, Henri Meschonnic propose une lecture cohérente de Humboldt, qui souligne sa radicale nouveauté. Et dans ce texte traitant de l'histoire, il voit la défense d'une historicité radicale sans téléologie, autrement dit sans idéalisme. Cette “pensée de l'historicité”, précise-t-il plus tard (Meschonnic, La pensée dans la langue, 1995, p. 22), est “une création située et continuée de sens”. Une telle lecture suppose une interprétation radicalement immanentiste de la figure transformée d'une providence qu'utilise Humboldt sous la forme de gouvernement mondial et d'histoire mondiale (et non universelle, comme chez Schiller). Henri Meschonnic distingue, pour l'opposer, Humboldt de ses contemporains. Il le soustrait à l'influence de la philosophie kantienne, préférant y voir une pensée poétique du discours se faisant dans la langue, une pensée de l'invention continue, de la subjectivité et non des systèmes, du signe.
Un intérêt substantiel pour la langue, une certaine affinité élective les rapproche. Dans cette mesure, chez l'un comme l'autre, la poétique de la traduction engage aussi et peut-être principalement une herméneutique de la traduction, quand même ils ne la revendiquent pas. Si Humboldt occupe une position originale par rapport aux “philosophies de l'histoire” de l'idéalisme, il n'est pas certain qu'il soit à tous égards émancipé de la téléologie au moment où il écrit ce texte (1821). Dans le domaine linguistique, il proposera en 1822, un an plus tard, avec De la naissance des formes grammaticales, un schéma hiérarchique et relativement téléologique; de même que dans le texte sur la traduction, il renvoie aux critères de perfection propres à chaque langue, mais aussi à l'essence du langage en général.
L'interprétation d'un tel texte reste problématique, davantage peut-être qu'il n'apparaît dans la lecture de Henri Meschonnic. Or, la poétique de la traduction, dans sa démonstration, dès son analyse critique des options des traductions antérieures, a déjà adopté une interprétation. Ne vaut-il pas mieux exhiber ce lien du traduire au comprendre? La poétique s'appuie sur une interprétation, mais elle se refuse à l'assumer de façon autonome.
Pourtant, la distinction des tâches est bien une nécessité critique, que savait parfaitement identifier Schleiermacher, qui a porté le questionnement herméneutique au niveau de son auto-réflexion. Non qu'il ait ignoré la nécessité d'une poétique (elle prendra chez lui la forme plus ample d'une esthétique de la production), mais afin de distinguer nettement les deux moments. De même que la traduction suppose une théorie de l'interprétation (voir “Des différentes manières de traduire”, in Les Tours de babel), tout en représentant une activité particulière, il est nécessaire de distinguer l'acte même de la compréhension, qui fait proprement l'objet de l'herméneutique, de son exposition sous forme de commentaire ou de traduction. Cette séparation possède une fonction éminemment critique. Elle n'implique aucunement que l'on désire soustraire l'activité intellectuelle à la discursivité de la langue et à son rythme : la réflexion n'est pas moins concrète quand elle opère dans la totalité continue de l'expérience vive des césures et quand elle marque des moments d'arrêt. Humboldt le savait bien, qui faisait précéder sa traduction de l'Agamemnon non seulement de considérations sur les principes et les tâches du traducteur, mais aussi d'une brève esquisse d'interprétation de la pièce.
Un autre exemple significatif est celui de l'historien: Henri Meschonnic propose de traduire au sens fort “Geschichtsschreiber” par “écrivain de l'histoire”. Il est vrai que le travail de l'imagination (et de l'imagination narrative) est au centre du travail de l'historien pour Humboldt, qui n'a pas attendu de lire Temps et récit pour en être convaincu. Mais un tel parti n'entraîne-t-il pas le texte humboldtien du côté d'une poétisation qui excède son objet? Comment ignorer la visée épistémologique de ce texte, qui étend certaines inspirations kantiennes à des domaines culturels et historiques que la philosophie critique n'était pas en mesure de traiter? Humboldt ne revendique pas seulement la part de l'imagination poétique dans la constitution du récit historique, comme Jürgen Trabant l'a montré, il s'interroge en général sur les modalités d'une recomposition du passé historique. Au milieu du XIXe siècle, Johann Georg Droysen, dans son Historik (1857), verra en lui son unique prédécesseur (voir U. Muhlack, “J. G. Droysen : Historik et herméneutique”, in A. Laks/A. Neschke (éds.), La naissance du paradigme herméneutique, Villeneuve d'Ascq, PUL, 1990, p. 364-366).
Un mot dit tout, dit tout de la traduction, dont il résume le projet. “Ecrivain” et “historien” sont là tous les deux. “Aufgabe” est rendu dans les deux traductions françaises par “tâche”, mais Benedetto Croce, qui a traduit le même texte en italien, l'interprète à l'antique comme “ufficio” (Sull'ufficio dello storico, 1941 -alors que Fulvio Tessitore le rend par Il compito dello storico,1980). Entre la “tâche” programmatique et le latinisant “ufficio”, l'interprétation passe dans la traduction qui propose, avec le texte qu'elle restitue, une lecture de ce texte.
La traduction engage la compréhension, de même que Humboldt lui-même s'est engagé dans sa recherche, son Studium, et y a joué en grande part le sort de sa pensée. La difficulté de la traduction humboldtienne n'est pas de se heurter à un texte compliqué, mais d'entrer dans la force productive à l'úuvre, au cúur de son effort exploratoire, dans le foyer de pensée du langage qui n'est précisément pas une logique, mais une energeia. Et la pensée de Humboldt ne peut s'atteindre en faisant l'économie de cette expérience de langage.

Denis Thouard

Retour à la table-ronde

hel/dossiers/numero1/texte3.txt · Dernière modification: 2016/04/14 13:41 par faivre